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Il y a un mois, jour pour jour, j’avais confessé ici ma honte, sur le réseau, de ne m’être pas souvenu de la date du17 octobre— jour de commémoration de l’assassinat de l’Empereur Jean-Jacques Dessalines. En tant qu’Haïtien, j’avais fauté. Et quelle que soit ma frustration d’alors, j’avais tort d’oublier un pan de notre histoire, de mon identité.

Consécutivement, j’avais pris des engagements silencieux. D’abord, dans une convocation l’état-major de AJICER — que je codirige — j’avais souligné cette désinvolture envers notre mémoire nationale : une faute stratégique car nous nous obligeons de transmettre valeurs, repères et fierté aux centaines de jeunes sur nos épaules. Ainsi, notre prochain objectif : 18 novembre. Vertières.

Un jeune de l’exécutif AJICER s’était proposé pour piloter le projet “Selebrasyon Vètyè”. La mission était simple : organiser une célébration sobre, innovante, inspirante. Mais le 21 octobre, il a dû se retirer : la responsabilité lui semblait trop lourde, exigeant une culture générale, une hauteur d’âme que ses difficultés personnelles du moment ne lui permettaient pas. Dans la mêlée des idées, une voix avait suggéré : “Et si on donnait la parole, dans une pièce théâtrale, aux jeunes combattants de Vertières dont l’histoire n’a jamais retenu les noms ?” Proposition brillante. Mais personne n’a souhaité endosser le projet qui fut abandonné.

Pas tout à fait ! À la prochaine rencontre, j’ai relancé ma conviction, comme on secoue une troupe pour la réveiller. Et là, un sursaut d’honneur. Des membres se sont engagés, l’idée de la pièce “les oubliés de Vertières” validée et un thème retenu : “Vètyè san lame, men ak flanbo Lajenès”. Cap sur le 18 novembre. Tèt dwat !

Les jours suivants ont vu s’activer les plans, les correspondances, les inscriptions… et surtout, l’écriture de cette pièce inédite. Nous n’étions ni dramaturges, ni metteurs en scène. Mais nous devions ressusciter des jeunes anonymes qui avaient croisé le fer, croisé la mort, croisé l’histoire. Les acteurs ont afflué au sein de Compagnons-Secours. Il fallait du cran pour incarner ces voix oubliées. Dès les premières répétitions, j’ai été bouleversé par leur audace.

Mais le terrain s’est vite compliqué. Les appels à dons s’essoufflaient. La logistique vacillait. Et surtout, à quelques jours du programme, le contexte sécuritaire s’était dégradé : des raids musclés dans un fief de gang, ont eu pour effet le décret par leurs alliés de trois (3) jours noirs, incluant celui du 18 novembre, sur toute l’aire métropolitaine de Port-au-Prince.

Ce dimanche 16 novembre, Cités Okay et Jérémie se sont réveillées en sursaut. Détonations. Panique. Peur au ventre. Dans l’après-midi, la répétition fut tendue. Pourtant AJICER a connu cette peur à maintes reprises. Récemment vécue en août dernier, lors de la Grande Fête internationale de la Jeunesse,organisée par AJICER au Collège St Louis Marie de Montfort à Cité Okay. Cependant, cette fois-ci, c’était différent. L’état-major était ébranlé. Fatigue et anxiété provoquaient des incompréhensions entre nous. L’idée même de reporter l’événement était insupportable. Chacun était une poudrière.

Et pourtant… à l’instant où j’écris ces lignes, la décision est prise : nous tiendrons cette célébration. Les tirs se sont calmés hier en fin d’après-midi. Un sondage mené tard dans la nuit auprès de nos jeunes : leur réponse fut sans équivoque : affirmative et résolue. Dans quelques heures, nous serons tous à la rue La Paix à Delmas 31 ; nous gagnerons cette Vertières-là. Et nous en sortirons plus forts.

En ce moment, je revois les visages de nos héros. Les tambours qui crépitent à l’aube. 222 ans, jour pour jour. Plus que le combat contre l’oppression, ils ont dû sûrement livrer bataille d’abord contre leur propre ego, contre leur propre peur, contre les discordes intestines, contre les désertions de dernière minute, contre le chaos total.

En avant ! En avant !Je vous livre ma Vertières. Celle de AJICER. Celle des Compagnons-Secours. Celle des deux communautés de Cité Okay et Cité Jérémie. Bonne célébration de la Bataille de Vertières.

Georges-Marc PIERRE-FRANCOIS

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